Les jardins du Miroir aux Prêles

Si le contenu de cette page relève plus précisément du blog personnel que d'un site professionnel, ne renseigne que peu sur la nature d'une activité supposée à visée commerciale, mais donne des informations quasiment personnelles sur l'élan créateur et lyrique du potier,  il a semblé que ceux qui s'intéressent à mon travail pourraient trouver plaisir à lire ces quelques lignes.

L'idée de départ fut de lier le travail de création céramique au jardin. La poterie elle-même se trouve sur un terrain comprenant, devant la maison, une mare. Parmi quelques joncs, saules, rubans de bergère, et lycopes d'Europe, la végétalisation progressive de la mare, au fil des années, a accueilli une série de cadeaux. Ainsi acceptèrent de prendre racines de beaux nénuphars blancs, un Gunnera, et un impressionnant mur d'Equisetum hyemale, la prêle d'hiver, dans sa variété géante originaire du Kamtchatka. Les précipitations normandes suffisent généralement à compenser l'évaporation de l'été et à ne pas transformer le miroir naturel de la mare en une surface de boue sèche. Miroir aux oiseaux, miroir aux nuages, miroir aux anges ? Miroir aux prêles.

Si la construction et l'évolution du jardin n'a, a priori, rien à voir avec l'entreprise artisanale "Le Miroir aux Prêles"  et les données comptables d'une production céramique, il est peu à  peu apparu évident que l'évolution du jardin était le reflet - le miroir - des recherches nourrissant la création artistique de l'entreprise. C'est imperceptiblement, presque involontairement que, par immersions progressives dans l'histoire du seizième siècle, j'ai d'abord conçu un jardin de carrés, jardin clos de charmille où j'accueille les formes blanches, à l'exclusion de toute autre, de plantes aromatiques et médicinales, et de quelques potagères. Sur les quarante carrés, une bonne partie a parfois été occupée par les cultures en été. Aromatiques et ornementales constituent un cadre permanent dans la partie la plus proche de la maison.

La rencontre, déjà ancienne, avec les motifs d'entrelacs omniprésents dans les arts décoratifs de la Renaissance a inspiré deux parterres tressés que la France n'a sans doute pas connus, mais que l'Angleterre Elizabéthaine nommait knot gardens, jardins de noeuds, typiques de cette époque. Ces parterres d'entrelacs sont à mettre en regard avec les bandes tressées de la première période de la céramique dite de Saint Porchaire, que le Miroir aux Prêles a, pendant un temps, reprises en incrustation.

Pour le potier, créer les formes du jardin ou celles de l'oeuvre céramique revienait au même. Les deux participaient du même élan, du même imaginaire. Le fait est apparu évident le jour où je me suis surpris, en taillant les cônes d'ifs qui encadrent, tels des sentinelles, les parterres d'entrelacs, à reproduire le même jeu de facettes que sur mes gobelets. Quand une forme vous plaît, vous l'appliquez partout. Et ce gros chignon de Lonicera a tout naturellement pris les godrons tors des grosses pièces de la section "objets de décoration".

Au départ entreprise pour régénérer et approfondir le vocabulaire décoratif des poteries, l'étude des grotesques en 2009 m'a introduit dans les palais de la Renaissance en Italie. Il reste dans ce pays quelques villas aux plafonds peints de grotesques dont les jardins sont presque d'origine, conçus par des personnages comme Pirro Ligorio. Avec les villas, la découverte de ces jardins m'invite à aller plus loin dans la connaissance de ce qui existait à l'époque en matière de raffinements horticoles. La France et l'Angleterre n'ont que quelques rares essais récents de reconstitution, mais des textes de l'époque décrivent les cadres de fastes que l'on a peine à imaginer. Des entrelacs, je devrais passer aux labyrinthes, après quelques années de croissance lente. L'histoire des jardins à la Renaissance est liée à celle de l'architecture des palais (notamment pour les jardins secrets et leurs opposés : les grandes perspectives), chaque partie du jardin est alors en liaison étroite avec les pièces du palais qu'elle jouxte. Cette histoire est aussi liée à celle des plantes nouvelles rapportées alors d'Orient ou d'Amérique, donc à l'histoire de la botanique, bien sûr, mais aussi à celle des collections princières de plantes étranges et exotiques, prolongement, en plein air, de la mode des cabinets de merveilles (et de l'histoire de la collectionnite aiguë). Ces savants collectionneurs ne s'intéressèrent donc pas seulement à la structure du jardin, mais aussi à sa nature : la plante-curiosité pour sa rareté, la plante-pharmacopée pour ses pouvoirs. Le savant cherche à soigner et se fait herboriste... ou empoisonneur. De la pante il cherche parfois à extraire le pouvoir : l'histoire du jardin est donc aussi liée à celle de l'alchimie... tout un programme !

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